Parce que les mots ont leurs limites mais un si grand pouvoir, Parce que l'écrit est ce qui restera de plus tangible de nos passages... Parce que l'intimité se crée par le langage, Et l'amitié par les lignes en partage.
Les résistances sont puissantes. Comment les vaincre ? Faut-il les enfoncer comme un mur ? Faut-il les contourner ? Faut-il passer par-dessus ? Comment s’y prendre pour devenir créatif ?
Je cherche longtemps. Je m’installe dans le silence. Je procède par association d’idées. Un peu comme sur le divan d’un psychanalyste. L’analysé ne se juge pas, il s’exprime tout simplement, laissant à l’analyste le soin de s’occuper du reste.
Avec cette distance à soi, ce détachement de pensée qui coupera court à l’autocritique, ce lâcher-prise sur la crédibilité ou la vérité.
Associer les images, les réminiscences, les suggestions qui ne s’esquissent que brièvement et la plupart du temps s’esquivent, combiner, assembler, marier, juxtaposer, solidariser, concentrer, amalgamer les mots qui se font résonnance. Se laisser aller à cet invisible. Les relier les uns aux autres, telle l’œuvre patiente d’une araignée.
Une vidéo que j’avais découverte sur la Toile… Une femme dans un fauteuil, les yeux fermés, en séance chez un hypnotiseur.
Elle se revoit petite fille. Son chien gambadait. Elle courait à ses côtés. Puis soudain, quelque chose de terrifiant se passa devant elle.
Je ne me souviens pas de quoi il retournait.
Elle dut grimper. Grimper sur un mur pour se sauver d’un effroyable danger. Elle avait très peur. Elle réalisa soudain qu’hormis elle-même, son petit chien lui aussi était en danger. Sa terreur doubla. Mais un réflexe la mua. Depuis le mur, elle se pencha, tendit ses deux bras, souleva et sauva son chien. Immédiatement, elle se sentit un peu plus rassurée.
Maintenant, le danger était en bas, mais il n’était pas possible de passer le reste de la journée sur ce mur à trembler. Le danger ne se calmerait pas ainsi. Le mieux était de quitter les lieux au plus vite. Elle devait se montrer inventive pour se tirer de là. Son chien serré contre elle, elle sentait battre leurs deux cœurs et l’étouffement envahir sa poitrine.
Elle aperçut au loin une planche adossée verticalement tout contre le mur. Pour l’atteindre,, il fallait marcher sans tomber, se tenir en équilibre, l’animal apeuré contre soi. L’empêcher de s’agiter, faute de quoi, tous deux risqueraient la chute.
Elle hésita mais avança d’un pas, s’obligeant à ne pas regarder l’objet de sa peur à sa droite, parlant doucement à son chien effrayé. Elle posa sa main sur les yeux de sa bête pour l’empêcher d’être affolée davantage, le rassurant de ses caresses et de paroles qu’elle murmurait à son oreille d’une voix vacillante. Il s’apaisa un peu.
Elle se laissa alors glisser peu à peu jusqu’à l’endroit où se dressait la planche, sans stopper ses gestes de réconfort. Plus le chien se détendait, plus elle se sentait capable de réussir dans sa délicate entreprise.
Il fallait à présent se saisir de la planche, tenir le chien, se garder obligatoirement en équilibre.
En bas, le danger enrageait. Par réaction, dans ses bras son chien se débattait. Il fallait faire vite.
D’un regard, elle scruta les alentours. De l’autre côté, sur sa gauche, un arbre semblait tendre vers elle la courbe d’épaisses branches. Mais la distance était trop longue. Elle se saisit alors de la planche, la plaqua contre ses flancs, donna un coup d’épaule et de fesses pour remonter l’objet. Elle dut s’y reprendre plusieurs fois et des échardes se logèrent dans ses mains. Elle s’efforçait de toute sa volonté de maintenir son chien sous le bras gauche tandis que le bras droit entourait la planche. Il fallait maintenant, sous les rugissements de colère du danger à sa droite qui s’échinait à vouloir les rattraper, équilibrer suffisamment la planche pour atteindre l’une des branches de l’arbre. Ce ne fut pas une mince affaire.
Les battements de son cœur manquaient de lui faire exploser la poitrine. Vaincre le vertige. Se dominer, se domine, ne pas tomber, protéger son chien, respirer fort, parler, chantonner, ne pas crier, ne pas affoler sa petite bête aussi terrorisée qu’elle. Son ventre se nouait et le souffle lui manquait sous le poids de plus en plus lourd de cette planche qu’elle maintenait de toutes ses forces tout en s’accroupissant. Elle lâcha un instant son chien, le nicha sur ses cuisses. Le museau pointait sous ses bras et la truffe froide humait l’air sous son ventre. Le danger effroyablement menaçant, écumait bruyamment en bas.
À bout de bras, elle maintint la planche et parvint à la hisser par-dessus le mur puis à le déposer comme un pont entre le mur et l’arbre. Elle y déposa d’abord son chien qui, tétanisé, n’osa pas quitter sa maîtresse. À présent libre de ses mouvements, elle esquissa un pas. Son chien comprit ce qu’elle attendait de lui, et bien que flageolants, tous deux franchirent la distance qui les séparait de l’arbre. Elle était parvenue à ses fins.
Réalisant qu’ils étaient délivrés, elle se dit que le danger, était maintenant prisonnier du mur. Elle bondit au sol, agrippa son petit chien, le déposa à terre. Il se secoua, comme il délaisserait ses puces sur place et aussitôt jappa de soulagement.
Elle retira la planche du mur, s’imaginant que le danger pourrait encore la rattraper en suivant l’exemple de l’exercice que ces deux êtres venaient d’effectuer.
La terre ici ressemblait à celle de l’autre côté, mais elle lui sembla infiniment plus belle en raison de l’exploit qu’elle venait d’accomplir.
Elle ressentit un immense, un profond, un extraordinaire, apaisement.
Son chien courait joyeusement lui aussi. Elle l’imita en le flattant amplement pour son courage. Elle se flatta également pour le sien. C’était la chose la plus difficile qu’elle avait eu à effectuer dans sa vie de petite fille.
La fierté montait en elle, se répandait dans son être tout entier. Le monde lui semblait incroyablement magique. Elle était heureuse. Profondément heureuse, exaltée, portée au-delà d’elle-même, galvanisée, fortifiée.
La créativité a quelque chose de cet exemple. Pour vaincre l’espace vierge, la page blanche, la corde raide, le vide, une contrée vierge, une distance, la nouveauté, l’avenir… L’à-venir !
Échapper à cette anxiété qui naît de la peur de l’inconnu ou du néant a quelque chose d’un combat héroïque. Un combat contre soi-même pour se relier à ses forces intérieures et en faire jaillir quelque chose qu’on ne soupçonnait pas porter en soi.