Parce que les mots ont leurs limites mais un si grand pouvoir, Parce que l'écrit est ce qui restera de plus tangible de nos passages... Parce que l'intimité se crée par le langage, Et l'amitié par les lignes en partage.
Douce matinée automnale. Il est temps de préparer le jardin à s'endormir. Mes beaux rosiers si abondamment chargés au printemps vont entrer en léthargie. C'est le moment de les tailler. Chaque fois que je retrace ce geste, une moisson de souvenirs remonte à ma mémoire.
Je revois les arceaux jonchés de roses rouges et rosées (si odorantes) du jardin de mon grand-père. Quand je passais dessous, je me prenais pour une princesse entrant dans un royaume magique. Et lui, si grand, se baissait vers moi pour m'embrasser, vêtu de sa salopette de travail bleue.
Il était plein d'humour. Il avait surnommé ma soeur "Nana", à cause de ses lunettes en écaille qui rappelaient celles de Nana Mouskouri. Elle se renfrognait de ses petites taquineries mais lui se plaisait à recommencer car il fallait considérer cela comme un compliment. Nana était sa chanteuse préférée !
Quand je pénétrais dans le jardin de mon grand-père, j'avais l'impression d'entrer dans un monde végétal convivial mais surtout très ordonné. En même temps, comme son propriétaire, il en imposait ! Il avait une âme. Tout était si aligné, travaillé avec soin et précision, bien rangé, bien agencé, les outils bien nettoyés. Les parterres étaient longés de cordeaux noués à des piquets de bois plantés en terre, et quelques planches séparaient les plate-bandes. Ah les plate-bandes... Défense de s'y aventurer ! Interdit de ... marcher sur les plate-bandes !
Une des premières choses que j'aimais faire, c'était courir vers la pompe à eau. A coups de levier énergiquement je l'actionnais de mes minuscules biceps et avec tout mon corps, et l'eau surgissait généreusement, claire et très froide. Je remplissais le bassin dessous, d'où mon grand-père puisait l'eau en y plongeant son arrosoir tout entier pour le ressortir, plein à ras-bord, avec un geste qui me paraissait sans effort ( il m'est si difficile à moi aujourd'hui d'en soulever en quantité à peine la moitié !).
A l'entrée du jardin, les poissons rouges que j'allais taquiner. Au fond, le filet de rivière où parfois il attrapait une truite.
On se retrouvait ensuite, lui, mes parents et mes frère et soeurs, dans son cabanon qu'il avait entièrement peint et où, toujours, il avait quelque chose à nous offrir de bien frais à boire, tiré du trou de terre battue creusé dans un coin du cabanon qui lui servait de cave. Puis nous nous asseyons sur les bancs de bois peint. Evidemment, le coup favori était de se lever sans prévenir, ce qui faisait basculer le dernier qui y restait assis. On s'amusait de peu !
Il m'impressionnait avec son air taciturne et son corps imposant, ses sourcils fournis, son ventre rond, sa stature de cheminot retraité, son crâne un peu chauve et sa voix forte.
Son jardin, il y passait des heures. Sa journée en fait. L'abandonnant juste pour aller prendre un apéro avec ses copains au bistrot voisin de l'appartement puis pour déjeuner avec ma grand-mère. Il arrivait, assis sur sa mobylette jonchée de cageots de salades, de dahlias, de marguerites, de jeunes carottes, de petits pois, de fleur de lys orangées, etc. qui tenaient à l'aide de tendeurs croisés sur son porte-bagages.
D'où il est à présent, il doit bien rire de ma manière de tailler mes rosiers, lui qui chérissait les siens comme des joyaux.
Mais, il me plaît de me rappeler de lui en ce jour où la lumière d'automne réchauffe encore légèrment la terre avant de la laisser à la brume, au vent frais, aux feuilles mortes ramassées à la pelle..., et aux rigueurs hivernales.
A l'année prochaine "Pépé".