Parce que les mots ont leurs limites mais un si grand pouvoir, Parce que l'écrit est ce qui restera de plus tangible de nos passages... Parce que l'intimité se crée par le langage, Et l'amitié par les lignes en partage.
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| Voyageur… Parvenu dans un lieu. Une étape ? N’a-t-il pas droit au repos après un long périple semé d’embûches, riche de rencontres mais retardé par de nombreux détours ?
Il y a dans chaque voyage un temps où l’on s’assied. Savait-il, au jour de la partance, de quel bagage intérieur il était muni ? Nul ne songe à lister ses aptitudes avant d’entreprendre le départ. L’esprit est préoccupé par les préparatifs matériels. Il anticipe les joies à venir, telle la convivialité des retrouvailles. Il liste ce qu’il faudra emporter. Il prévoit de s’équiper pour faire face aux perturbations. Jamais, il n’envisage ces fulgurances qui, vous traversant soudain, pétrifient une marche. Des révélations, qui, sans prévenir tout à coup vous figent. Elles peuvent être si abruptes qu’elles peuvent aller jusqu’à remettre en question le choix même du voyage.
Voyageur éperdu dont les yeux s’ouvrent sur l’immuable qui l’entoure tandis qu’il s’évertuait à maintenir son propre mouvement. Solitaire au milieu de la rumeur du monde trop frénétique, trop inconscient, trop mécanique, trop pressé, trop tout.
Assis sur une borne au creux d'une nuit étoilée. Une borne préfigurant un segment, une limite, ou peut-être une autre étape.
Une seule main. Il n’aurait besoin que d’une seule main. Quelqu’un dont le regard se poserait sur lui. Quelqu’un qui s’arrêterait pour demander : « d’où viens-tu, voyageur ? », « as-tu faim ? », « as-tu soif ? », « as-tu un endroit où loger cette nuit ? », « demain, aimerais-tu que je vienne te dire quelques mots de bon départ ? ».
Affaissé, seul, devant son choix : poursuivre la route où rester ici, dans cet espace, dans cet environnement, dans cette solitude non choisie ?
Au cours d’un de ces soirs-là, tombe une de ces fulgurances. Elle vient de très loin. De derrière la ligne voilée où le ciel et la terre ne sont rien d’autre qu’un point infime sur un plan vierge aussi noir qu’un vieux tableau d’école. Une traînée lumineuse, soudain, qui happe la curiosité. À peine le temps de la voir disparaître. Aussitôt, quelque chose se met en alerte. Est-il si seul qu’il le supputait ? Quelle est cette vie qui lui fait signe pour se dissiper aussitôt ? Quelle malice vient de se laisser ici entrevoir ? Illusion ou réalité ?
Tout voyageur a appris les pièges de l’illusion. L’illusion naît de l’innocence, de la méconnaissance, de l’inexpérience. L’illusion s’oppose à la pleine conscience.
Pourtant, bien qu’en pleine raison, une sorte de petite voix lève le doigt : « rappelle-toi de tes rêves ! Toi aussi, tu as connu des illusions. Peu à peu, tu t’en es départi. Pourquoi les as-tu abandonnées ? » Un dialogue inattendu prend vie dans le cerveau du routard.
« Si tu es assis ici ce soir, peut-être est-ce parce que tu as parsemé sur les bords de ta route tes derniers tessons d’illusions. Tel un voyageur retournant sa besace pour en chasser les miettes.
Un long et audible soupir. Il soupire du constat de son appétit abouti, de ce vide, de l’absente urgence d’approvisionnement."
" Approvisionnement. Regarde ce mot. Il ressemble à l’après-visionnement ! Toi qui as parcouru tant d’endroits (et même d’envers !), tout à coup l’appétit et sa définition même prennent un sens singulier."
Alors il contemple le courage requis par sa marche. Tout ce qu’il a dû mettre en œuvre pour aboutir de lieux en lieux. Il se sent pourtant alourdi ce soir. Il ne sait plus s’il vaut encore la peine de marcher. Même si se projeter dans un nouveau voyage est onctueux.
Cette étoile filante, là-haut, ce clin d’œil divin, resurgit.
« Choisis le mouvement » semble-t-elle insinuer. « Le mouvement est l’expérimentation de ta liberté ».
Il l’observe, dubitativement, empli de doutes. Ne vient-il pas de passer de nombreuses années à expérimenter le mouvement ? Il ne se sent pas libre pour autant.
Néanmoins, l’étoile filante sourit de toute sa luminosité énigmatique.
« Choisis le mouvement », répète-t-elle, sans livrer ses mystères.
Le voyageur contemple ses pieds. Il remue un orteil en grimaçant. Puis un autre. Il fait tressauter ses chevilles, ses muscles grincent. Se pourrait-il que cette carcasse veuille encore repartir ? S’ennuierait-elle de mouvements ? Ankylosée, rêve-t-elle encore de se déployer ? De fendre le vent ? S’illusionne-t-elle en enviant l’agilité facile de l’étoile filante ? Se berne-t-elle de penser qu’elle pourrait elle-même contenir de ces poussières d’étoile que le vent sème dans la stratosphère ? Qu’elle porterait en elle l’empreinte programmée du mouvement ? Quelle est cette lutte sourde ? Pourquoi sommes-nous plaqués au sol par l’attraction terrestre ? Ce champ magnétique abritant la terre contre les tempêtes solaires emprisonne-t-il ceux qu'il protège ? Y a-t-il assez de place entre ce champ magnétique et l'écorce terrestre pour tous ces corps rêvant de s’envoler ? Combien sommes-nous sous ce parapluie magnétique à sonder, à supputer ce qui pourrait vivre au-dessus de la toiture macromoléculaire ? La pensée tire au loin, toujours plus loin…
Pendant tout ce temps, le voyageur n’est resté qu’assis. La pierre glace son arrière-train. Sa peau a tout entrepris pour préserver son système humain du froid. Son système n’a pas cessé de fonctionner durant que ses pensées s'envolaient. Il n'a pas arrêté de faire battre son cœur. Mais il a doucement ralenti le rythme, régulé les flux, débranché certaines perceptions souffrantes. Ses orteils impatients tout à l’heure sont en train de lui hurler de se réveiller : « Bouge-nous ! Remue-nous ! ».
« Choisis le mouvement. Choisis la vie. La vie est mouvement. »
Lors, le voyageur se lève, frictionne ses fesses, ses membres endoloris. Il entreprend un pas, puis un autre. Son corps épuisé s'étire. Le voyageur s'interroge : "Par où faut-il aller maintenant ?"
« Peu importe, râlent ses pieds, mais avance, qu’on se dégourdisse ! »
« Est-ce que je dois suivre l’étoile ? »
« On s’en fiche, tu peux aussi lui tourner le dos. C’est ta liberté. La nôtre dépend de ta décision. »
Il dessine une moue. Jamais il n’avait réfléchi à cette notion : « je donne à mon corps l’impulsion tandis que pulsent en moi des flux dont je ne soupçonne pas même l’œuvre essentielle. Le flux est un courant, un fleuve intérieur dont je ne sais rien ! Durant toutes ces années, mon corps a œuvré pour me permettre d’expérimenter et je m’en suis si peu soucié, si occupé que j’étais par l’Ailleurs, le plus lointain, l’inatteignable étoile ! »
« Choisis le mouvement »... Comme pour mieux entendre, voir, toucher, respirer, goûter.
« Il y a au moins cinq sens pour préhender le monde… Cela ne m’a jamais égaré. Jamais ne n’ai pris peur devant leur direction. C’est à travers eux que j’ai vécu la perception de mon environnement, pris connaissance des dimensions de chaque chose. Telles les fines moustaches d’un chat qui envoient leurs signaux. Telles les antennes des insectes qui orientent leur trajectoire. Mes pieds ont connu la chaleur brûlante du sable, l’épaisseur chaleureuse d’un tapis, le glissement de l’eau fraîche ou ardente. Ils ont caressé des jambes (il se sent émoustillé par cette troublante expérience !). Ils ont cajolé, ainsi que mes doigts, le dos chaud et doux d’un chien au repos près de moi. Ils ont trépigné quand l’engouement débordait dans mon cœur devant un spectacle envoûtant. Ils m’ont fait découvrir la différence entre la rugosité d’une dalle de pierres et le chatouillis de l’herbe rase. Ils ont flotté, ont baigné en s’attardant dans les flots sauvages d’une rivière vive. Et ces mains... Elles ont tant connu ! Mes yeux ont tant photographié. Sans cesse des millions d’instantanés du moindre signe de vie partout autour...
Un interminable inventaire se déroule tel un papyrus. Le toucher de l’aveugle qu’il était lui livre enfin le message codé de l’existence !
« Qu’y a-t-il de différent entre la sève d’un arbre et le flux tourbillonnant silencieusement dans nos veines ? L’énergie silencieuse, insoupçonnable, ne dort jamais vraiment. Entends-tu l’ivresse au creux de tes oreilles murmurer son écoulement ? Porte tes écoutilles au coquillage et tu trouveras l’écho de tes propres flux ! Toutes les odeurs du monde, si diverses, si multiples, témoignant de l’activité de la faune, de la flore, du monde minéral, végétal, animal, humain… Goûte le bonheur qui découle de telles sensations ! La sensualité n’est pas que l’attrait physique d’un amant ou d’une amante ! Elle réside en chaque cellule de ton corps désireux de tester, expérimenter, peaufiner, fabriquer, créer, vibrer … « Choisis le mouvement car tu appartiens à la vie. Et par tes actions, prends acte de ce qu’est une vie ! »
* « choisis le mouvement ! » *
(( *_* )) ;-)
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