Parce que les mots ont leurs limites mais un si grand pouvoir, Parce que l'écrit est ce qui restera de plus tangible de nos passages... Parce que l'intimité se crée par le langage, Et l'amitié par les lignes en partage.

Lignes de faille - Nancy HUSTON - Editions Actes Sud - 481 pages - Prix Fémina 2006 - Prix Roman France Télévisions
Note de l'éditeur : "Entre un jeune Californien du XXIe siècle et une fillette allemande des années 1940, rien de commun si ce n’est le sang. Pourtant, de l’arrière-grand-mère au petit garçon, chaque génération subit les séismes politiques ou intimes déclenchés par la génération précédente.
Porté par la parole d’enfants victimes d’événements qui les dépassent et de choix qui leur échappent – qui les marqueront pourtant toute leur vie –, ce roman se construit à rebours, de fils en père et de fille en mère, comme on suit en remontant le fil de sa mémoire. Quel que soit le dieu vers lequel on se tourne, quelle que soit l’époque où l’on vit, l’homme a toujours le dernier mot, et avec lui la barbarie. C’est contre elle pourtant que s’élève ce roman éblouissant où, avec amour, avec rage, Nancy Huston célèbre la mémoire, la fidélité, la résistance et la musique comme alternatives au mensonge."
Mon avis : une idée superbe : suivre 4 personnages l'année de leur 6 ans, sur plusieurs générations :
- Sol en 2004, petit garçon américain, enfant-roi égocentrique se comparant au soleil
- Randall, père de Sol, en 1982 dont la maman (Sadie), souvent amenée à s'absenter, s'évertue dans de mystérieuses recherches... laissant de ce fait se développer une relation privilégiée entre Randall et son papa,
- Sadie, la mère de Randall, en 1962, élevée un temps par ses grands-parents rigoureux et sévères jusqu'à ce que Krystyna (sa maman), chanteuse lyrique, après avoir épousé son impresario récupère son enfant. Pendant l'absence de ce nouveau père, parti pour préparer une tournée pour Krystyna, Sadie assistera à des retrouvailles étranges entre sa mère et un autre homme...
- Krystyna, mère de Sadie, en 1944-1945, aux remarquables talents lyriques (qui plus tard prendra pour nom de scène celui d'Erra pour une raison que je vous laisse découvrir) apprenant à 6 ans que ceux qu'elle croyait être ses parents, sa soeur et grands-parents ne le sont pas... A la suite de quoi, elle devra faire face ...
Je ne vous raconte pas la suite pour ne pas vous priver de l'émotion dans laquelle vous plongeront les dernières et puissantes pages de ce livre.
Se présente au final, chez ces 4 personnages systématiquement au même âge une faille... Celle qui rend poignante toute l'histoire de cette famille. C'est en parvenant à celle de Krystyna que le lecteur rejoindra le point de départ. C'est alors qu'il comprendra, c'est alors que sa propre mémoire procédera à un retour en arrière. C'est alors aussi que le lecteur constatera tout le merveilleux travail d'écriture qu'aura accompli cette talentueuse romancière canadienne.
Note complémentaire : ayant à mon arbre généalogique une branche polonaise de par mes grands-parents paternels, je tiens à retranscrire ici la note explicative que Nancy Huston a placée à la fin de son livre : "Entre 1940 et 1945, pour suppléer aux pertes allemandes dues à la guerre, un vaste programme de "germanisation" d'enfants étrangers fut entrepris dans les territoires qu'occupait la Wehrmacht. Sur l'ordre de Heinrich Himmler, plus de 200.000 enfants furent volés en Pologne, en Ukraine et dans les pays baltes. Ceux qui avaient atteint l'âge scolaire furent envoyés dans des centres spéciaux pour y subir une éducation "aryenne" ; les plus petits, y compris de très nombreux bébés, transitèrent par les centres Lebensborn ("fontaine de vie" - les fameux "haras" des nazis), avant d'être placés dans des familles allemandes. Dans les années de l'immédiat après-guerre, l'UNRRA (United Nations Relief and Rehabilitation Administration), avec d'autres organismes d'aide aux personnes déplacées, restitua environ 40.000 de ces enfants à leur famille de naissance.
Vous comprendrez mon émoi, je pense, et comme moi, vous songerez à ces 160.000 autres non restitués qu'on aura privé de leurs véritables racines...