Parce que les mots ont leurs limites mais un si grand pouvoir, Parce que l'écrit est ce qui restera de plus tangible de nos passages... Parce que l'intimité se crée par le langage, Et l'amitié par les lignes en partage.
« Ce livre fait écho à En marge des jours. Comme lui, il est composé de fragments, comme lui il a trouvé son point de départ dans de brèves notes que j’inscris parfois dans mon Cahier privé. Mais ici sont évoqués ce que Victor Hugo dans "Choses vues" appelait des événements de la nuit : des rêves qui redonnent vie aux amis disparus, des rencontres qui, même si elles ont lieu le jour, ont quelque chose d’insolite, des moments d’inquiétante étrangeté où notre identité vacille, ou encore ceux où l’on se demande : "Qu’est-ce que je fais là ? " La présence de la mort à venir va de pair avec l’attrait pour la vie, avec l’inlassable curiosité qui anime l’enfant avide d’explorer ce qui l’entoure. à cet enfant je donne un nom : Alice. »
Jeune homme, J.-B. Pontalis se destine à la philosophie. Il a Sartre pour professeur et continue à le fréquenter au Flore et à La revue des Temps modernes, mais son chemin croise celui de Lacan, et le jeune agrégé entame une psychanalyse.
Il devient une figure essentielle du mouvement psychanalytique français en participant à la fondation de l’Association française de psychanalyse puis en créant La Nouvelle revue de psychanalyse.
Par ailleurs, il est l’auteur, avec Jean Laplanche, du fameux Vocabulaire de la psychanalyse.
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CONVERSATION avec J.-B. Pontalis du 1er avril 2010 à la librairie Kléber de Strasbourg. Rencontre animée par Isabelle Baladine Howald, poète, libraire et Daniel Lemler, psychanalyste. »
Vient de paraître : En marge des nuits (Gallimard).
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Il n'a jamais écrit de journal mais "ses carnets privés" recèlent des passages dont J.P. PONTALIS nous dévoile plusieurs extraits.
Interrogé sur le songe et le rêve, il expose que le songe permet peut-être une traversée des apparences, à notre insue. "Un message venu d'un autre monde qui se prête moins à l'interprétation qu'un rêve. Le monde du songe illumine. Dans les rêves, il y a souvent une telle intensité des images que ces formes de soi qui y sont représentées ont une présence quasi hallucinatoire."
J.B. PONTALIS cite le sonnet 43 de Shakespeare : "je ferme les yeux pour regarder le monde".
Daniel LEMLER, lui-même psychanalyste, assis à ses côtés, avoue avoir lu ce livre comme on reçoit les confidences d'un aîné. "Avec les nuits, on touche aux ténèbres" souligne-t-il. "Le travail du rêve et le travail de la mort"...
Le travail du rêve, c'est l'inconscient à l'oeuvre que nous apprivoisons.
J.B. PONTALIS différencie le rêve du cauchemar. Il prend son livre entre ses mains et sa voix s'élève dans le silence de l'assemblée présente : "Quand la nuit cesse d'être romantique (chap 14): "Michaux : La nuit remue. Elle remue les images, elle remue la mémoire, elle met à mal la logique, elle bouscule la pensée en la libérant de son arrimage à la réalité que nous impose le jour et à laquelle tant bien que mal nous consentons à nous soumettre...."
Enchaînant sur les "rêves concentrationnaires", J.B. PONTALIS constate qu'au coeur de la tourmente des camps de concentration, les rêves des prisonniers furent des rêves de faim, de retour à la maison (annonciateur de la mort). Méfiance face aux rêves de salut !
Quant à l'écriture de J.B. PONTALIS, sur laquelle l'interroge Isabelle Baladine Howald , le psychanalyste appelle Anna de NOAILLES : "j'écris pour le jour où je ne serai plus".
"En marge des nuits" ne révèle rien de privé mais donne néanmoins à voir de l'intimité de son auteur. Il plaît à cet homme de plume de "créer un espace tout à fait particulier où son intimité résonne comme l'intimité d'un autre". Cela revient à dire aux autres "eh j'existe !" . "On écrit pour exister, pour être reconnu. On n'existe que parce que les autres nous font exister."
Ce livre est entre le rêve et la réalité, entre la nuit et le jour, entre la vie et la mort.
Le chapitre 39 évoque un homme en dépression sévère. J.B. PONTALIS en fait lecture
"Tu devrais m'inviter dans un lieu où je ne sois pas" y suggère le dépressif à son frère désireux de l'inviter en vacances. Ici, comprendre que ce que désire le malade, c'est "d'être en vacances de soi"...
JE et MOI, J.B. PONTALIS tient réellement à les distinguer. "Ego scriptor" (chap 28) : "je perçois... une opposition plus qu'une différence, entre "je" et "moi". Bien que les travaux de LACAN et ceux de SARTRE aient précédé cette vision de PONTALIS, une illumination nocturne a forgée en lui une certitude : "je suis convaincu qu'en m'accrochant à ce qui oppose "je" et "moi", je suisau plus près de ce que peut représenter pour certains l'acte d'écrire. Je pense à LEIRIS, je pense aux Cahiers de VALERY... l'opposé d'un journal comme celui que pendant des années a tenu son ami GIDE, rien d'intime, pas de confidences, nulle météorologie de l'âme, pas de bulletin de santé. Non, VALERY ne se regarde pas, il laisse venir les pensées qui jaillissent comme des fusées et, vite, il les inscrit avant qu'elles ne disparaissent. Ce sont des pensées étranges, obscures même à ses yeux. D'où viennent-elles ? De la nuit, et alors à l'aube dans le silence tout autour, dans l'impatience, il note, pas question de différer. Le temps viendra bien assez tôt où il lui faudra se soumettre à l'ordre des discours, communiquer, se rendre intelligible.
Entre la nuit et le jour Ego scriptor. Je écrit. Je parle, quand, se croyant absent de sa parole, il parle enfin pour de vrai.
J'y tiens tant à cette différence entre écrire sur soi et s'écrire que j'ai avancé, ici et là, le terme d'autographie. L'autographie n'est pas un genre littéraire comme le journal intime, les Mémoires, l'autobiographie, l'autoportrait. A mes yeux elle est à la fois la source et la finalité de l'acte d'écrire".
L'idée, celle qui surgit dans cet état hors temps et hors logique, cette idée qui tombe, est assimilable à un événement pour J.B. PONTALIS, désireuxs de remonter jusqu'à la prime source de la pensée.
Dans cette lenteur du songe, dans la déconcertation qu'engendre le rêve, tous les temps se mêlent, se conjuguent, se rejoignent. Tous les âges de la vie peuvent surgir dans le rêve. C'est un autre espace ("l'espace du rêve... si cher à CHENG).
Mais, JB PONTALIS l'avoue : "rêver parfois me fatigue". Son activité onirique est si rapide, les événements s'y succèdent si vite...
"La psyché est étendue" constatait FREUD. Or, le travail de l'analyste - tel un pédiatre établissant son diagnostic via la palpation de l'enfant encore incapable de dire son mal - consiste à palper la psyché, car il n'y a pas que les paroles !
C'est avec émotion dans la voix que PONTALIS révèle au final qui est cette Alice à laquelle est dédié son livre : sa petite-fille, en pleine naissance du langage tenant des conversations avec son grand-père, lui, l'homme de 84 ans à l'autre bout de l'expérience du langage ou des mots.