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L'auteure

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En France...

 





Poésie, chanson, échanges épistolaires, théâtre, nouvelles, roman.....
L'expression écrite a-t-elle véritablement un sens ? Quelle est sa quête ?
Et la mienne, quelle est-elle, à suivre ainsi ce fil qui se déroule sur la lisière de mes rêves ?
Si je n'ai pas trouvé la réponse ni à la seconde ni à la troisième de ces interrogations, concernant la première, en expérimentant les genres cités, j'ai néanmoins repoussé mes limites, exploré ma liberté, reconnu mes barrières, plongé dans mes propres zones d'ombre, apprivoisé mes doutes, rencontré des visages, aimé des êtres uniques, anticipé sur des événements personnels, bousculé mes préjugés, consolé des chagrins, croisé des personnages pour certains retournés au néant, pour d'autres si fascinants qu'ils manquèrent de m'aveugler au point de déplorer de revenir à la substantielle réalité.

 

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22 décembre 2007 6 22 /12 /décembre /2007 18:14

J'avais été appelé au chevet d'une femme de l'autre côté de la montagne.

Mon vieux cheval avait parcouru la route, tête baissée et cahotante, sous un ciel lourd de neige. Il faisait si froid que ses naseaux écumaient. Le martèlement de ses sabots habituellement résonnant, s'était transformé en un étrange bruit sourd. Par instants, la bête renâclait comme si elle maudissait intérieurement cette course à son vieil âge et par de telles conditions hivernales.

 

À mon arrivée, la femme délirait sous la fièvre et trois enfants, craintifs de l'apparence de ma longue cape noire  et du cuir sombre de ma mallette, me dévisageaient avec des yeux silencieux.Je tâtai son front, pris son pouls, soulevai l'une après l'autre les paupières de la malade. Sa sueur perlait. Sa poitrine se soulevait amplement et retombait dans un discret râle.

 

« La grippe s'est emparée de votre mère » ai-je diagnostiqué en tentant de rendre ma voix rassurante et claire.

 

 

Le plus grand, qui ne devait pas avoir atteint ses treize ans, celui qui était venu me chercher et que j'avais fait grimper derrière moi pour effectuer le trajet jusque là, s'avança hardiment :

 

 « Est-ce qu'elle va mourir ? »

« Grand Dieu ! Non ! Nous allons nous occuper d'elle. Apportez-moi une bassine d'eau fraîche. »

 

 

Le plus jeune se précipita mais il comprit très vite que sa faible taille le contraindrait à solliciter la force de ses aînés. Avant même qu'il ait ouvert sa petite bouche rose, les deux autres l'avaient déjà dépossédé de la bassine.

 

 

« Bien. Maintenant, trouvez-moi un linge propre et apportez-le moi ».

 

 

On entendit grincer le plancher et leurs pas légers tapoter les planches blondes en de vifs claquements. Ils murmurèrent quelques mots dans une conspiration dont je ne pus saisir aucune bribe.

 

 

Le feu allait s'éteindre dans la cheminée et j'hésitais une fraction de seconde entre le réactiver ou me consacrer aux soins.  L'oeil malin du cadet sembla deviner mon dilemme. L'enfant courut vers la porte : « je vais chercher des bûches ! » Les deux autres lui emboîtèrent immédiatement le pas.

 

 

Plusieurs heures défilèrent à l'horloge. La fenêtre laissait apparaître une voûte claire et étoilée. La tempête avait cessé. Je pensai à mon vieux cheval attaché dans la cour. Il avait bien poussé quelques hennissements mais sa patience était aiguisée depuis le temps et ce fut comme s'il avait compris l'urgence d'une vie à sauver. Il attendait, frémissant sous le vent, compagnon humble et dévoué.

 

 

La femme ouvrit mollement un oeil sur sa progéniture puis sombra à nouveau. Elle respirait faiblement mais de manière régulière. La fièvre était légèrement descendue sous l'effet du linge humide et frais que j'appliquai sur ses poignets, ses bras, son front, ses jambes. Ses cheveux collaient sous la transpiration. Son visage demeurait pâle. Trop pâle.

 

 

En guise de veillée, pour occuper ses frères qui refusaient de dormir, l'aîné proposa de lire pour maman et pour le docteur, un passage de la Bible. Les trois gamins s'installèrent côte à côte sur un banc vermoulu, dos adossé à la lourde table de bois, sous une lampe qui dessina un cône d'ombre tout autour d'eux. On aurait dit que la lumière protégeait cette couvée.

 

 

Le plus jeune réclama l'histoire du paralytique. Je fus étonné qu'à son âge, il choisisse particulièrement ce passage plutôt que celui de la naissance de l'Enfant Jésus en cette veille de Noël. Je compris plus tard seulement qu'il avait procédé dans son esprit à un rapprochement entre la guérison du paralytique et ma présence auprès de sa mère alitée.

 

 

Dans ce passage, Jésus se trouvait dans une maison. Une foule considérable l'avait suivi pour l'écouter prêcher et pour assister à ses miracles. Une foule si conséquente qu'il devenait impossible d'amener les malades devant Jésus. Pour parvenir jusqu'à lui, un groupe d'amis eut l'idée de passer par le toit. Leur but était de présenter le paralytique au Sauveur. Leur foi et leur dévouement toucha profondément notre Seigneur.

 

 

Pourquoi cet épisode me touchait-il subitement moi-même au point de me sentir comme investi par cette image ? Dilaté dans mon coeur. Pourquoi mon sang me donna-t-il l'impression de couler plus vite dans mes veines ? Avais-je seulement douté de la guérison de cette femme ? Oui. Et j'avais même menti à ses enfants par omission, leur cachant mes inquiétudes de médecin. Je dévisageai un à un chacun de ces trois visages. Se pouvait-il qu'ils aient eu plus de foi que celui qui détenait la compétence ? Peut-être avais-je perdu la vocation ? Je me sentis presque honteux. J'étais venu ici par obligation. Eux attendaient de moi le miracle de Noël. Ils n'exigeaient rien de plus. Ils n'avaient pas même parlé comme les autres enfants d"un quelconque cadeau. Le Père Noël qui était l'occupation majeure des autres bambins, ils ne l'avaient pas même mentionné.

 

 

Ils ne désiraient qu'une chose. Non pas une chose, du reste, mais une personne. Le seul être qui semblait veiller sur eux en cette maisonnée que j'avais trouvée à mon arrivée humble mais coquette.

 

 

Je ne savais rien de cette femme. Je ne l'avais jamais auscultée jusqu'à hier. Mais l'amour de ses enfants l'avait portée à moi. Avec la même ferveur et la même foi que les amis du paralytique, ils attendaient de moi le geste qui sauve.

 

 

Sans dormir, toute la nuit et tout le jour suivant, je restai près d'elle, ne la quittant que pour apporter mon aide aux enfants lorsque je m'aperçus qu'ils n'avaient rien avalé depuis la veille. Ils avaient conduit mon cheval à l'écurie et lui avaient présenté de l'avoine et à boire. Ils n'avaient rien quémandé pour eux-mêmes.

 

 

C'est dans le coeur de ces enfants que ce soir-là je lus la quintessence de la foi qui avait pu habiter les amis du paralytique. Ils avaient cette même générosité au fond d'eux. Celle qui, ayant échoué par les chemins habituels en raison de la foule, leur avait suggéré cette idée saugrenue et périlleuse de porter une civière sur le toit d'une maison, d'ouvrir ce toit pour descendre par ici le corps impotent de leur ami.

 

 

Ma poitrine se serra.

Avais-je, moi, des amis aussi  aimants, aussi dévoués, aussi opiniâtres et prompts à m'aider ?

Auraient-ils entrepris une action semblable pour obtenir ma guérison si j'avais été à la place de ce paralytique ? Et moi, si j'avais eu un ami dans ce cas, quel aurait-été mon geste ?

L'amitié, à ce degré de ferveur, existait-elle encore ?

 

 

En soirée du jour de Noël, le miracle eut lieu. La mère des enfants revint à eux.

Je repris la route, léger malgré la fatigue. Ici, j'avais fait l'expérience silencieuse de la foi.

 

Dès le lendemain, je pris une décision qui devait changer ma vie.

 

Six mois sont passés depuis lors. J'ai ouvert aujourd'hui, mon premier dispensaire pour paralytiques. 

 

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Published by Marianne - dans Mes contes
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